Edmond Marc

Psychologue, docteur d’état en psychologie, professeur émérite des universités, formateur et superviseur.
Auteur de nombreux ouvrages sur la psychothérapie :
Le guide pratique des psychothérapies, Retz, 2008.
Le changement en psychothérapie, Dunod, 2002.
Psychologie de l’identité. Soi et le groupe, Dunod, 2005.
En collaboration avec A.Delourme :
Pratiquer la psychothérapie, Dunod, 2009.
La supervision en psychanalyse et psychothérapie, Dunod, 2011.
En collaboration avec D.Picard :
Les conflits relationnels, Que sais-je ?, PUF, 2008.
L’école de Palo Alto, Que sais-je ?, PUF, 2013.

 

 

Pourquoi aborder le trauma à partir de la psychanalyse ?


D’abord parce que la notion de trauma a été centrale dans toute l’œuvre de Freud depuis ses débuts jusqu’à ses derniers développements. Elle l’est restée par la suite et nombreux sont les psychanalystes qui ont apporté leur contribution à la compréhension et au traitement des traumatismes (1).

Nous avons donc avec la psychanalyse plus d’un siècle de réflexion et d’expérience sur le trauma et sur la façon d’aider les personnes qui en ont été victimes.

En second lieu, la façon de conceptualiser le trauma a été un enjeu théorique fondamental et a donné lieu à de multiples débats au sein même de la psychanalyse. Freud lui-même a varié quant à la compréhension du trauma et à son importance dans l’étiologie des troubles psychologiques. Et ces variations ont suscité à chaque fois des tournants théoriques fondamentaux dans l’élaboration de sa doctrine. Il en a été de même dans l’évolution de la psychanalyse et la façon de concevoir le trauma a souvent entrainé des remaniements importants dans la théorie et la pratique psychanalytique.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de limiter la réflexion sur le trauma au champ de la psychanalyse. D’autres courants ont proposé des conceptions différentes qui méritent d’être pris en compte. Et aujourd’hui, les neurosciences permettent incontestablement d’apporter un nouvel éclairage sur la problématique du trauma. Cependant, à l’inverse, il serait dommage de se priver de la somme d’élaborations, de notions et de pratiques que nous offre la psychanalyse ; à condition, bien sûr, de garder vis-à-vis d’elle une capacité de critique et d’ouverture vers d’autres points de vue.

Un des apports de la psychanalyse est de nous donner déjà une définition du trauma qui peut servir de base à notre réflexion. Je citerai celle que propose le Vocabulaire de la psychanalyse (2) : « Evénement de la vie du sujet qui se définit par son intensité, l’incapacité où se trouve le sujet d’y répondre adéquatement, le bouleversement et les effets pathogènes durables qu’il provoque dans l’organisation psychique. En termes économiques, le traumatisme se caractérise par un afflux d’excitations qui est excessif, relativement à la tolérance du sujet et à sa capacité de maîtriser et d’élaborer psychiquement ces excitations. » L’événement en question peut être de nature variée : accident, deuil, rupture, maladie, maltraitance, abus sexuels… Ce qui le rend traumatique, c’est l’incapacité du sujet d’y faire face et de le maîtriser en raison de l’intensité qualitative et quantitative du choc qui provoque une effraction et un débordement de son système défensif.

Si cette définition a été relativement stable et consensuelle, la place accordée au trauma et la façon de comprendre théoriquement sa nature et ses effets ont varié au sein même de la psychanalyse et d’abord dans la construction de Freud. On peut y distinguer schématiquement trois phases :

- Dans la première (celle des Etudes sur l’hystérie, 1895), le trauma est à l’origine même de la névrose. Freud met l’accent sur le trauma sexuel provoqué par un abus intervenu dans l’enfance, abus très souvent oublié à la suite du refoulement. Le traitement consiste alors à favoriser la remémoration (notamment par l’hypnose) et l’abréaction des affects liés au traumatisme.
- Dans une seconde phase, Freud relativise l’importance du trauma, pour mettre en avant les prédispositions du sujet, liées à ses conflits internes qui entrent en résonance avec le trauma externe. L’accent n’est plus mis sur l’intensité du choc mais sur la faiblesse des défenses et la résonance fantasmatique qu’il entraîne.
- Dans une troisième phase, consécutive à la première guerre mondiale, Freud revient à la notion de « névrose traumatique » dont la « névrose de guerre » constitue le prototype. Pour expliquer le retour fréquent du trauma dans des rêves répétitifs, Freud opère un remaniement considérable de sa théorie. Il remet en cause la prévalence du « principe de plaisir » dans le fonctionnement psychique et pose l’hypothèse d’une « compulsion de répétition » propre à l’inconscient qui tend à reproduire les événements traumatiques comme ultime tentative pour maîtriser ce qui a été subit dans l’impuissance, l’effroi et l’irreprésentable. Il dérivera de cette hypothèse celle d’un instinct de mort s’opposant aux instincts de vie.

Quant à l’évolution du concept de trauma dans les développements ultérieurs de la psychanalyse, je mettrai en relief les apports de Ferenczi, de Balint, de Winnicott et de Spitz.

- Ferenczi a remis au premier plan l’étiologie traumatique des troubles pathologiques. Il a surtout exploré les processus psychiques provoqués par le trauma (comme, par exemple, l’identification à l’agresseur). Au niveau thérapeutique, il est revenu au rôle fondamental de l’abréaction (3).
- Tout un courant initié par M.Balint et développé par D.Winnicott a introduit deux points novateurs : l’importance des traumatismes précoces dans le développement de l’enfant. Et l’existence, à côté des traumas par excès d’excitation, des traumas par défaut (défaut de soins, de stimulations, d’attention…) chez le bébé (que R.Spitz montrera à l’œuvre dans le syndrome d’ « hospitalisme »). Tous ces auteurs ont mis en lumière le rôle essentiel des soins maternels dans le sentiment de sécurité du nourrisson et l’effet traumatique durable des carences à ce niveau. Au plan thérapeutique, ils ont montré l’intérêt d’une approche fondée sur la régression.

On voit qu’avec ces nouveaux apports, la notion de traumatisme s’est considérablement élargie et complexifiée.


 

1 - Les deux termes de trauma et de traumatisme sont pris ici comme équivalents.
2 - J.Laplanche et J-B.Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF.
3 - Cf. S.Ferenczi, Le traumatisme, Petite bibliothèque Payot.



 

Edmond MARC

 

docteur en Psychologie, professeur émérite des universités